Consommation : - L'homme producteur est subordonné à l'homme consommateur, celui-là au produit vendu sur le marché, et ce dernier à des forces libidinales de moins en moins contrôlées dans le processus en boucle où l'on crée un consommateur pour le produit et non plus seulement un produit pour le consommateur. Une agitation superficielle saisit les individus dès qu'ils échappent aux contraintes asservissantes du travail. La consommation déréglée devient surconsommation boulimique qui alterne avec les cures de privation ; l'obsession diététique et l'obsession de la ligne multiplient les craintes narcissiques et les toquades agreenntaires, entretiennent le culte dispendieux des vitamines et des oligo-éléments. Chez les riches, la consommation devient hystérique, maniaque du standing, de l'authenticité, de la beauté, du teint pur, de la santé. Ils courent les vitrines, les grands magasins, les antiquaires, les puces. La bibelotomanie se conjugue avec la babiolomanie.

- Les individus vivent au jour le jour, consomment du présent, se laissent fasciner par mille futilités, bavardent sans jamais se comprendre dans la tour de Babioles. Incapables de tenir en place, ils se jettent en tous sens. Le tourisme est moins la découverte de l'autre, la relation physique avec la planète, qu'un trajet somnambulique guidé dans un monde semi-fantôme de folklores et de monuments. Le «divertissement» moderne entretient le vide qu'il veut fuir. (TP-93)


Contextualisation-Globalisation : - L'intelligence parcellarisée, compartimentée, mécanistique, disjonctive, réductionniste brise le complexe du monde en fragments disjoints, fractionne les problèmes, sépare ce qui est relié, unidimensionnalise le multidimensionnel. C'est une intelligence à la fois myope, presbyte, daltonienne, borgne ; elle finit le plus souvent par être aveugle. Elle détruit dans l'œuf toutes les possibilités de compréhension et de réflexion, éliminant aussi toutes chances d'un jugement correctif ou d'une vue à long terme. Ainsi, plus les problèmes deviennent multidimensionnels, plus il y a incapacité à penser
leur multidimensionnalité; plus progresse la crise, plus progresse l'incapacité à penser
la crise; plus les problèmes deviennent planétaires, plus ils deviennent impensés. Incapable d'envisager le contexte et le complexe planétaire, l'intelligence aveugle rend inconscient et irresponsable. Elle est devenue mortifère. (TP-93)

- Je voudrais partir d'une évidence en psychologie cognitive. Une connaissance n'est pertinente que dans la mesure où elles se situe dans un contexte. Le mot, polysémique par nature, prend son sens une fois inséré dans le texte. Le texte lui-même prend son sens dans son contexte. Ainsi une information n'a­t­elle de sens que dans une conception ou une théorie. De même un événement n'est intelligible que si l'on peut le restituer dans des conditions historiques, sociologiques ou autres. On peut donc en déduire qu'il est primordial d'apprendre à contextualiser et mieux, à globaliser, par exemple à situer une connaissance dans un ensemble organisé.

- Le défi de la complexité s'intensifie dans le monde contemporain puisque, justement, nous sommes dans une époque dite de mondialisation, que j'appelle l'ère planétaire. Cela signifie que tous les problèmes fondamentaux qui se posent dans un cadre français ou européen dépassent ce cadre car ils relèvent, à leur façon, des processus mondiaux. Les problèmes mondiaux agissent sur des processus locaux qui rétroagissent à leur tour sur des processus mondiaux. Répondre à ce défi en contextualisant à l'échelle mondiale, voire en globalisant, est devenu absolument vital, même si cela paraît très difficile. (RP-96)

- La prévalence disciplinaire, séparatrice, nous fait perdre l'aptitude à relier, l'aptitude à contextualiser, c'est-à-dire à situer une information ou un savoir dans son contexte naturel. Nous perdons l'aptitude à globaliser, c'est-à-dire à introduire les connaissances dans un ensemble plus ou moins organisé. Or les conditions de toute connaissance pertinente sont justement la contextualisation, la globalisation. (MO-97)

- Comme notre éducation nous a appris à séparer, compartimenter, isoler et non à relier les connaissances, l’ensemble de celles-ci constitue un puzzle inintelligible. Les interactions , les rétroactions, les contextes, les complexités qui se trouvent dans le no man’s land entre les disciplines deviennent invisibles. Les grands problèmes humains disparaissent au profit des problèmes techniques particuliers. L’incapacité d’organiser le savoir épars et compartimenté conduit à l’atrophie de la disposition mentale naturelle à contextualiser et à globaliser.

- Ce qui aggrave la difficulté de connaître notre Monde, c’est le mode de pensée qui a atrophié en nous, au lieu de la développer, l’aptitude à contextualiser et à globaliser, alors que l’exigence de l’ère planétaire est de penser
sa globalité, la relation tout-parties, sa multidimensionnalité, sa complexité. (SSEF-00)

- De deux choses l'une : on a soit une absence de connaissances précises, soit une connaissance tellement précise qu'elle n'a finalement aucun intérêt. En fait, il faut partir du problème de la connaissance. Si l'on a une information , mais qu'on est incapable de la situer dans son contexte (brisé à travers les disciplines ), on arrivera forcément à une information sans intérêt. On est d'ailleurs obligé de contextualiser sans cesse - le propre de l'histoire est d'être une science qui contextualise les événements. Comment en sortir ? Des réponses sont déjà données à travers des regroupements scientifiques. Prenons l'exemple de l'écologie, science fondée sur l'idée d'écosystème, mais qui concerne beaucoup de disciplines . Dans un milieu donné, l'ensemble des êtres vivants, végétaux, animaux, microbes, etc., constitue une organisation spontanée, elle-même située dans un cadre physique, géographique et météorologique donné. Pour autant, l'écologue, qui s'intéresse aux mécanismes de formation et de dérèglement des écosystèmes, a des connaissances diverses mais incomplètes. Il devra donc demander de l'aide au botaniste, au zoologiste etc. (DSC-02)


Cruauté : - La vie lutte cruellement contre la cruauté du monde et résiste avec cruauté à sa propre cruauté.

- Enfin, c'est à partir de l'esprit humain que la cruauté du monde apparaît telle, parce qu'elle produit la souffrance en même temps que la conscience de la souffrance.

-Nos nouveaux-nés naissent en hurlant de douleur. Nous sommes nés dans la cruauté du monde et dans la cruauté de la vie, ce à quoi nous avons ajouté nos propres cruautés, mais aussi nos propres bontés. Notre destin est inscrit dans la cruauté du monde. (M6-04)


CULTURE  
- [...] la culture est indispensabe pour produire de l'
homme, c'est-à-dire un individu hautement complexe dans une société hautement complexe, à partir d'un bipède nu dont la tête va s'enfler de plus en plus.

- [...] l'homme est un être culturel par nature parce qu'il est un être naturel par culture. (PP-73)

- fausse évidence, mot qui semble un, stable, ferme, alors que c'est le mot piège, creux, somnifère, miné, double, traite. Mot mythe qui prétend porter en lui un grand salut : vérité, sagesse, bien-vivre, liberté, créativité…

- Le mot culture oscille entre, d'une part, un sens total et un sens résiduel; d'autre part, un sens anthropo-socio-ethnographique et un sens éthico-esthétique. De fait, dans la conversation et dans la polémique, l'on passe sans s'en apercevoir, du sens ample au sens rétréci, du sens neutre au sens valorisé. Ainsi on oppose culture de masse et culture cultivée en omettant d'accommoder le sens du mot culture quand on passe d'un terme à l'autre, ce qui permet par exemple de confronter Sylvie Vartan à Socrate et Fernandel à Paul Valéry, le plus souvent au détriment des premiers. C'est confronter une culture de masse, de nature ethno-sociologique, et une culture cultivée, normative-aristocratisante; il n'est pas possible de concevoir une politique de la culture si l'on ne se rend pas compte, au départ, que ces deux notions ne sont pas de même niveau. (ET-76)

- La culture, qui devrait permettre de penser par soi-même, fait penser culturellement, c'est-à-dire de façon conventionnelle/stéréotypée. (JL-81)

- On a besoin d'une culture plus large que celle de la discipline , je dirais même une culture générale, une culture humaniste. Aujourd'hui même dans les entreprises, dans les lieux mêmes où triomphait le monde technocratique on se rend compte que connaître un peu le monde des idées philosophiques, le monde de la musique, le monde de la littérature n'es pas un simple ornement qui permet de briller dans les déjeuners d'affaire. C'est aussi quelque chose qui peut aider à vivre, donc à travailler. Dans l'Université comme dans la recherche, l'hyperspécialisation conduit des esprits à se considérer comme des propriétaires exclusifs de cette parcelle minable de territoire qu'ils occupent et d'interdire que l'on pense dessus. (SH-90)

- La culture, qui est le propre de la société humaine, est organisée/organisatrice via le véhicule cognitif qu'est le langage, à partir du capital cognitif collectif des connaissances acquises, des savoir-faire appris, des expériences vécues, de la mémoire historique, des croyances mythiques d'une société. Ainsi se manifestent "représentations collectives", "conscience collective", "imaginaire collectif". En disposant de son capital cognitif, la culture institue les règles/normes qui organisent la société et gouvernent les comportements individuels. Les règles/normes culturelles génèrent des processus sociaux et régénèrent globalement la complexité sociale acquise par cette même culture.

- Si la culture contient en elle un savoir collectif accumulé en mémoire sociale, si elle porte en elle des principes, modèles schèmes de connaissance, si elle génère une vision du monde, si le langage et le mythe sont parties constitutives de la culture, alors la culture ne comporte pas seulement une dimension cognitive : c'est une machine cognitive dont la praxis est cognitive.

- Une culture ouvre et ferme les potentialités bio-anthropologiques de connaissance. Elle les ouvre et les actualise en fournissant aux individus son savoir accumulé, son langage, ses paradigmes, sa logique, ses schèmes, ses méthodes d'apprentissage, d'investigation de vérification etc., mais en même temps elle les ferme et les inhibe avec ses normes, règles, prohibitions, tabous, son ethnocentrisme, son auto-sacralisation, son ignorance de son ignorance. Ici encore, ce qui ouvre la connaissance est ce qui ferme la connaissance. (M4-91)

- La culture humaniste séparée et la culture scientifique séparée sont deux sous-cultures. Aujourd'hui je comprends que la culture, c'est la jonction de ce qui est séparé, et j'ose affirmer que je milite ainsi pour la culture, c'est-à-dire pour la communication entre ce qui est fragmenté et dispersé en morceaux de puzzle, enfermé en compartiments hermétiques, que j'œuvre pour une articulation réintégratrice de ce qui est désintégré. En d'autres termes, la culture c'est la polyculture.

- Mon message universaliste : il faut être cultivé. Ce que devrait signifier aujourd'hui "être cultivé", c'est ne pas être enfermé dans sa spécialisation, ni se satisfaire d'idées générales jamais soumises à examen critique parce que non raccordables aux connaissances particulières et concrètes. C'est être capable de situer les informations et les savoirs dans le contexte qui éclaire leur sens; c'est être capable de les situer dans la réalité globale dont ils font partie; c'est être capable d'exercer une pensée qui, comme disait Pascal, nourrit les connaissances des parties des connaissances du tout, et les connaissances du tout des connaissances des parties. C'est du coup, être capable d'anticiper, non pas certes de prédire, mais d'envisager les possibilités, les risques et les chances. La culture est en somme ce qui aide l'esprit à contextualiser, globaliser et anticiper.

- La culture n'est pas accumulative, elle est auto-organisatrice, elle saisit les informations principales, sélectionne les problèmes principaux, dispose de principes d'intelligibilité capables de saisir les nœuds stratégiques du savoir. L'aveuglement des esprits parcellaires et unidimensionnels tient à leur défaut de culture.

- Certes, la culture ne peut être que lacunaire et trouée, inachevée et changeante. Elle doit sans cesse intégrer le nouveau à l'ancien, l'ancien au nouveau. D'où la nécessité vitale de principes à la fois organisateurs et critiques de la connaissance pour contextualiser, globaliser, anticiper.

- Se cultiver est une aventure dangereuse. Mais je crois que, dans cette aventure même, j'ai acquis les principes qui me permettent d'intégrer les informations , d'examiner les théories, d'articuler les savoirs, c'est-à-dire de me faire une culture auto-exo-productrice et auto-exo-organisatrice. Ainsi j'essaie d'intégrer, certes partiellement et avec bien des carences, mon savoir dans ma vie et ma vie dans mon savoir. (MD-94)

-Qu’est ce que devrait être la culture ? Ce n’est pas seulement comme disait Edouard Herriot " ce qui reste quand on a tout oublié " : ce qui reste c’est justement la capacité de remonter assez rapidement aux sources de la contextualisation. Qu’est ce qui spécifiait la culture humaniste ? Celle-ci développait une sorte de gymnastique mentale à travers la littérature, la philosophie... permettant de situer les choses et d’élaborer un rapport à soi-même autant qu’un rapport au monde quelque peu élucidés. De nos jours, on se rend bien compte qu’à travers un enchevêtrement de procédures de toutes sortes avec les experts, les spécialistes on a affaire à des gens qui ont perdu tout sens du global ; nous nous rendons compte aussi qu’avec la bureaucratisation ils ont évacué tout sens des responsabilités - c’est à dire, la faculté de se situer par rapport à un ensemble de solidarités disparues.

- La culture ne peut exister de nos jours que sous la forme d’une communication entre la culture humaniste traditionnelle et les données fondamentales des sciences. La culture ne peut être que cela ; sinon il n’y a pas de culture.

- la culture c’est de laisser aller la curiosité et de laisser ouvrir la possibilité de modifier les choses. Evidemment alors, dans le fond, la culture c’est que chacun ait un minimum de conscience de la nécessité de toujours contextualiser ou globaliser son savoir particulier sans qu’il soit nécessaire d’avoir tout en tête…. La culture c’est aussi, aujourd’hui, de pouvoir utiliser la dialogique et la boucle, parce qu’à mon avis on ne peut comprendre les origines de la guerre de 1914 que par une conception en boucle. Il faut entretenir la curiosité sur l’être humain, sur nous-mêmes. (EAP-95)

- La culture est désormais non seulement découpée en pièces détachées mais aussi brisée en deux blocs. La grande disjonction entre la culture des humanités et la culture scientifique, commencée au siècle dernier et aggravée dans le nôtre, entraîne de graves conséquences pour l'une et pour l'autre. La culture humaniste est une culture générique, qui, via la philosophie, l'essai, le roman, nourrit l'intelligence générale, affronte les grandes interrogations humaines, stimule la réflexion sur le savoir et favorise l'intégration personnelle des connaissances. La culture scientifique, de nature tout autre, sépare les champs de connaissance ; elle suscite d'admirables découvertes, de géniales théories, mais non une réflexion sur le destin humain et sur le devenir de la science elle-même. La culture des humanités tend à devenir comme un moulin privé du grain des acquis scientifiques sur le monde et sur la vie qui devrait agreennter ses grandes interrogations ; la seconde, privée de réflexivité sur les problèmes généraux et globaux, devient incapable de se penser
elle-même et de penser
les problèmes sociaux et humains qu'elle pose. Le monde technique et scientifique ne voit que comme ornement ou luxe esthétique la culture des humanités, alors que celle-ci favorise ce que Simon appelait le general problem solving, c'est-à-dire l'intelligence générale que l'esprit humain applique aux cas particuliers. Le monde des humanités ne voit dans la science qu'un agrégat de savoirs abstraits ou menaçants. (TBF-99)

- Il y a des pré-cultures dans le monde animal, mais la culture, comportant le langage à double articulation, la présence du mythe, le développement des techniques, est proprement humaine. Aussi, homo sapiens ne s'accomplit en être pleinement humain que par et dans la culture. Il n'y aurait pas de culture sans les aptitudes du cerveau humain, mais il n'y aurait pas de parole ni de pensée sans culture. L'apparition de la culture opère un changement d'orbite dans l'évolution. L'espèce humaine va très peu évoluer anatomiquement et physiologiquement. Ce sont les cultures qui deviennent évolutives, par innovations, intégrations d'acquis, réorganisations ; ce sont les techniques qui se développent ; ce sont les croyances, les mythes qui changent ; ce sont les sociétés qui, à partir de petites communautés archaïques se sont métamorphosées en cités, nations et empires géants. Au sein des cultures et des sociétés, les individus évolueront mentalement, psychologiquement, affectivement.

- La culture est, répétons-le, constituée par l'ensemble des habitudes, coutumes, pratiques, savoir-faire, savoirs, règles, normes, interdits, stratégies, croyances, idées, valeurs, mythes, qui se perpétue de génération en génération, se reproduit en chaque individu, génère et régénère la complexité sociale. La culture accumule en elle ce qui est conservé, transmis, appris, et elle comporte principes d'acquisition, programmes d'action. Le capital humain premier, c'est la culture. L'être humain serait sans elle un primate du plus bas rang.

- La culture est ce qui permet d'apprendre et de connaître, mais elle est aussi ce qui empêche d'apprendre et de connaître hors de ses impératifs et de ses normes, et il y a alors antagonisme entre l'esprit autonome et sa culture. L'émergence de la culture, qui se produit par la complexification de l'individu et celle de la société, les complexifie en retour. (M5-01)


  Culture :   cultivée
- La culture cultivée a toujours été à la fois seconde, secondaire et essentielle dans l'
histoire de notre société. Seconde dans le sens où la hiérarchie culturelle la fait passer après la culture religieuse ou nationale, secondaire dans le sens où c'est une culture vécue sur le plan esthétique et non porteuse de vérités impérieuses comme celles de la foi ou de la science. De fait, la culture cultivée semble être l'ornement, l'antidote, le masque dans la société aristocratique, bourgeoise, entreprenante, technicienne, guerrière. Et pourtant elle est en même temps essentielle : c'est cette culture que l'on dispensait dans les collèges aux enfants des élites dominantes, et que l'on veut désormais répandre comme si elle devait avoir quelque fonction secrète et merveilleuse au plus intime de la personnalité.

- Le savoir qui la constitue est celui des humanités aux racines gréco-latines; il est de caractère littéraire-artistique. Ce savoir est profane-laïque : il peut, soit compléter le savoir religieux par des connaissances profanes, soit devenir une base de la laïcité, en substituant les humanités à la théologie…. Si le savoir gréco-latin tombe progressivement en obsolescence, il est remplacé par un savoir essayiste, à la fois para-philosophique et para-scientifique, mais non spécialisé, c'est-à-dire se proposant, comme celui des anciennes humanités, de pourvoir à la culture générale d'un «honnête homme».

- Le code constitutif de ce savoir est de nature simultanément cognitive et esthétique. Posséder ses humanités, ce n'est pas seulement connaître ce qui est dit sur la nature humaine par Montaigne, Pascal, La Rochefoucauld, etc., c'est aussi apprécier leur art de dire et pouvoir s'exprimer seolon les statuts d'une langue normale et différente d'elle. Ainsi la possession du code esthético-cognitif donne un double et subtil fondement à l'élitisme (ésotérisme et aristocratisme), plus ou moins grand, plus ou moins raffiné, plus ou moins clos, qui est propre à la culture cultivée. Le caractère esthétique du code permet de lier sa possession au goût et à la qualité personnelle de son détenteur.

- Les patrons-modèles de cette culture se conjuguent pour former l'image idéale de l'homme cultivé, laquelle passe du cadre aristocratique dans celui de l'individualisme bourgeois. Il s'agit, non seulement de schémas esthétiques de goût et de schémas cognitifs humanistiques, mais de patterns culturels au sens plein du terme, qui déterminent et orientent la formation, la structuration et l'expression des perceptions, des sentiments - notamment l'amour -, en un mot et globalement, de la sensibilité et de la personnalité. En même temps, cette culture cultivée assure et aménage une large et profonde esthétisation de la vie; elle ouvre aux plaisirs d'analyse-jouissance dans la relation vécue avec autrui et avec le monde; elle affirme que la relation avec le Beau est une vérité profonde de l'existence, et l'œuvre d'art est dépositaire, sous une forme embryonnaire et résiduelle, de ce qui s'épanouit en sacré dans la religion.

- Ainsi, la culture cultivée est pleinement une culture, dans le sens où elle opère une dialectique communicante, structurante et orientante entre un savoir et une participation au monde; mais elle est restreinte aussi bien par le champ social de son extension - limité à une élite - que par son rôle partiel auprès de cette élite, dont les membres obéissent en fait, dès qu'il s'agit de leurs intérêts ou de leurs passions, à d'autres incitations culturelles ou pulsionnelles. A la moindre querelle avec un critique ou avec sa femme, l'écrivain exquis redevient charretier ou automobiliste. La culture cultivée apparaît comme une sorte de sur-culture quintessenciée, le suc le plus subtil que puisse produire la société. D'où jusqu'aux crises récentes, son extrême valorisation aux yeux tant de ses détenteurs que de ceux qui en sont dépourvus. Elle semble en effet renfermer à la fois une universalité essentielle (une vérité supérieure et générale sur l'homme dans le monde), une exquisité essentielle (de par sa nature artistique-littéraire), et de par là même, la spiritualité qui est le masque, le manque, l'ornement, le besoin d'une civilisation de la force, du pouvoir et de la richesse.

- Cette extrême valorisation est à la fois cause et conséquence de l'extrême élitisme de la culture cultivée. Il faut un apprentissage plus ou moins long, et des qualités plus ou moins subtiles pour s'en approprier le code, dont les ultimes arcanes sont réservées seulement aux doctissimes mandarins et aux génies de l'expression. Aussi voyons-nous très nettement : 1) une distinction globale et brutale opposer les cultivés aux barbares (béotiens, plouks, philistins, b.o.f., concierges, etc.), à qui est interdit l'accès aux champs-élyséens culturels; 2) une hiérarchisation continue au sein de la culture, depuis les bas échelons jusqu'aux plus hauts, qui maintiennent leur marge de supériorité, par un renouvellement constant de la zone ésotérique du code (avec l'avant-garde, l'art vivant, la culture vivante etc.). Ce sont à peu près les mêmes processus que ceux de la mode, où l'élite maintient, dans le renouvellement des formes, une avance de quelques mois sur les cohortes qui s'assimileront les nouvelles formes au moment où l'élite en aura adopté d'autres. De plus, le culte de l'originalité et de l'unicité (hypertrophié notamment dans le domaine de la peinture, où entre deux tableaux identiques l'original vaut une fortune et la copie un pris d'objet manufacturé) permet à une élité restreinte l'appropriation des objets originaux et la fréquentation des artistes.

- A vrai dire, il y a deux élitismes qui se disputent et se partagent la culture cultivée : celui de l'intelligentsia créatrice-critique (qui crée les valeurs et les hiérarchies), celui des classes privilégiées qui s'approprient la fortune culturelle. (ET-76)


  Culture :   de masse
- Les besoins de bien-être et de bonheur, dans la mesure où ils s'universalisent au 20e siècle, permettent l'universalisation de la culture de masse. Réciproquement, la culture de masse universalise ces besoins. C'est à dire que la diffusion de la culture de masse ne résulte pas seulement de la
mondialisation d'une civilisation nouvelle, elle développe cette mondialisation. Elle éveille les besoins humains sous-développés, mais partout virtuels, elle contribue à l'expansion de la civilisation nouvelle.

- La culture de masse fait appel aux dispositions affectives d'un homme imaginaire universel, proche de l'enfant et de l'archaïque, mais toujours présent dans l'homo faber moderne. Effectivement un des fondements du cosmopolitisme de la culture de masse est l'universalité des processus du "tronc archaïque" du cerveau humain et l'universalité de l'homme imaginaire. Le cosmopolitisme de la culture de masse est aussi, et, en même temps, la promotion d'un type d'homme moderne qui s'universalise, l'homme qui aspire à une vie meilleure, l'homme qui cherche son bonheur personnel et qui affirme les valeurs de la nouvelle civilisation. La culture de masse unit intimement en elle les deux universels, l'universel de l'affectivité élémentaire et l'universel de la modernité. Ces deux universalités s'appuient l'une sur l'autre, et dans ce double mouvement s'accentue la force de diffusion mondiale de la culture de masse.

- La culture de masse privilégie le présent sur tout son immense front qui épouse et stimule l'actualité. Elle tend à détruire le in illo tempore des mythes pour le remplacer par "c'est arrivé cette semaine". La greffe mythologique sur l'actualité entretient l'épopée quotidienne des olympiens modernes….. Parallèlement la perpétuelle incitation à consommer et à changer (publicité, modes, vogues et vagues), le perpétuel flux des flashes et du sensationnel se conjugent dans un rythme accéléré où tout s'use très vite, tout se remplace très vite, chansons, films, frigidaires, amours, voitures. Une incessante vidange est opérée par le renouvellement des modes, vogues, vagues. Un film, une chanson durent le temps d'une saison, les magazines s'épuisent dans la semaine, le journal sur l'heure. au temps dit éternel de l'art succède le temps fulgurant des succès et des flashes, le flux torrentueux des actualités. Un présent toujours nouveau est irrigué par la culture de masse.

- L'adhésion et l'adhérence au présent font de la culture de masse la culture d'un monde en devenir; mais, culture dans le devenir, elle n'est pas culture du devenir. Elle permet à l'homme d'accepter, non d'assumer sa nature transitoire et évolutive… Elle atomise le temps comme l'individu. La culture de masse tend à ramener l'esprit au présent. Simultanément, elle opère une prodigieuse circulation des esprits vers les ailleurs. Les ailleurs imaginaires ont toujours environné les sociétés et les existences les plus fermées. Mais notre civilisation révèle à sa façon et de façon particulièrement extensive ce caractère fondamental qui fait de l'homme "un être des lointains" dont l'esprit erre toujours aux horizons de sa vie.

- Et l'apport inoubliable de la culture de masse est bien dans tout ce qui est mouvement : le western, le film et roman policier, et mieux, criminel, la grande frénésie comique, et cosmique, la science-fiction, les danses et rythmes américano-africains, le radio-reportage, le fait divers, le flash. Créations non pas faites pour les silences méditatifs, mais pour l'adhérence au grand rythme frénétique et extériorisé de l' "Esprit du temps".

- La culture de masse nous introduit dans un rapport déraciné, mobile, errant à l'égard du temps et de l'espace… D'une part une vie moins esclave des nécessités matérielles et des aléas naturels, d'autres part une vie devenant esclave de futilités. D'une part une vie meilleure, d'autre part une insatisfaction latente. D'une part un travail moins pénible, d'autre part un travail dépourvu d'intérêt. d'une part une famille moins oppressive, d'autre part une solitude plus oppressive. D'une part une société protectrice et un Etat assistantiel, d'autre part la mort toujours irréductible et plus absurde que jamais. D'une part, l'accroissement des relations de personne à personne, d'autre part l'instabilité de ces relations. D'une part l'amour plus libre, d'autre part la précarité des amours. D'une part l'émancipation de la femme, d'autre part les nouvelles névroses de la femme. D'une part moins d'inégalité, d'autre part plus d'égoïsme…… Nous pouvons percevoir que toute positivité nouvelle qui s'établit dans le monde déclenche une nouvelle négativité, que tout plein provoque un creux, que toute satiété appelle une angoisse, que la marche de l'homme s'accomplit dans la dialectique de la satisfaction et de l'insatisfaction, que les progrès déplacent la finitude de l'être humain sans la réduire. (ET-62)

- Une culture est un corps complexe de normes, de symboles, de mythes, d'images. Cet ensemble pénètre l'individu, oriente ses émotions, nourrit la vie imaginaire que chacun secrète et dont il s'enveloppe, façonne sa personnalité. La culture de masse, à travers films, émissions télévisées, magazines, etc., pénètre l'individu, oriente ses émotions, souvent sa vie imaginaire, contribue à façonner sa personnalité.

- Dans nos pays, il existe trois types de cultures qui sont soit ennemies, soit en état de coexistence pacifique, et qui n'ont entre elles que des connexions très faibles : la culture humaniste, la culture scientifique, la culture de masse. La culture humaniste, qui a connu son apogée en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, dans laquelle la différenciation est peu marquée entre la littérature et la philosophie, permet de réfléchir sur les grands problèmes fondamentaux : le bien, le mal, Dieu, son existence, sa non-existence, le sens de la vie, la morale. La culture scientifique, qui s'est développée aux XIXe et XXe siècles, a entraîné un formidable accroissement des connaissances. Les découvertes scientifiques révèlent des aspects inconnus de la réalité, mais le développement du morcellement et de la compartimentation disciplinaires a éliminé les grandes questions de la culture humaniste. Et surtout, comme l'a remarqué Husserl, la science ne peut pas réfléchir sur elle-même. La culture de masse, industrialisée dans sa production, médiatique dans sa diffusion, est une culture dont les produits se consomment de façon immédiate, dans la détente, et dont le mode de consommation ne permet guère la réflexivité. Cette culture a produit des chefs-d'œuvre parmi tant d'œuvres médiocres, mais il y a proportionnellement autant d'œuvres médiocres dans la " haute culture ". Certes, la réflexion y est dégradée, mais elle se dégrade partout. Comme le dit Castoriadis, l'insignifiance progresse !

- Je lutte sur deux fronts, contre la crétinisation du bas, celle des médias, et contre la crétinisation du haut, celle des sommets élitistes. En ce qui concerne la première, je critique les aspects stéréotypés, médiocres, de la culture de masse. Mais je considère aussi la valeur des œuvres créatrices qui en sont issues. Plutôt que d'y voir un nouvel opium du peuple, j'y vois un potentiel à la fois d'éveil et d'endormissement. J'essaie de comprendre pourquoi, au milieu d'œuvres médiocres, elle a pu parfois produire des chefs-d'œuvre. Il ne suffit pas qu'il y ait des méthodes de production quasi industrielles, avec division du travail, pour faire un film, il faut, pour que ce film ait une personnalité, qu'il y ait de la création, c'est-à-dire de l'imagination, de l'invention, de l'originalité. Et toute œuvre de cinéma, de chanson, de rock, est le fruit d'une dialogique entre les exigences de la production, qui tend à détruire l'originalité, et celles d'une création, qui introduit l'originalité. Il y a des chefs-d'œuvre là où la création réussit à s'imposer. Ainsi des chefs-d'œuvre de Howard Hawks, John Ford, Vicente Minelli, sont sortis d'Hollywood. Cela dit, la culture de masse, ce ne sont pas les intellectuels qui l'ont faite. Le jazz, aujourd'hui musique de " cultivés ", a été créé par des marginaux, des laissés-pour-compte, des musiciens de rue. Hollywood, dont on reconnaît aujourd'hui les chefs-d'œuvre, s'est fait grâce à des immigrés, des juifs, des joueurs qui ne pouvaient pas s'intégrer à la haute société de l'Est et qui sont allés chercher fortune à Los Angeles où ils ont accueilli les grands réalisateurs européens chassés par Hitler. Les premiers auteurs de films étaient des amuseurs de baraques, les premiers journalistes de la radio et de la télévision étaient des ratés, rejetés par la presse écrite. Ce ne sont pas des universitaires " cultivés ", mais des avant-gardistes, comme les surréalistes, qui, les premiers, ont aimé Chaplin, le cinéma, le jazz, le rock, les musiques folkloriques, tout ce foisonnement qui se situait loin des conventions de la " haute culture ".
Comme les cultures ethniques, mais de façon propre et plus large, la culture de masse influe sur les savoirs et le savoir-vivre. Elle puise certes dans la culture populaire, mais elle s'empare aussi, même si c'est de manière plus marginale, des thèmes et des contenus de la culture de l'élite, qu'elle démocratise. C'est le cas de certains morceaux de musique classique, des grands romans adaptés en téléfilms, aux standards commerciaux simplifiés mais amenés ainsi à la connaissance d'un vaste public. Je suis le premier à avoir étudié la culture de masse dans sa complexité, en considérant ses aspects multidimensionnels, en intégrant l'observateur dans l'observation, en mettant en relief la dialogique entre production et création, c'est-à-dire leur complémentarité antagoniste. (MC-08)